#2 Où nous habitons

"Miles et moi adorons vivre ici."

Stéphanie

Bonjour à toutes !

Jusqu’à présent, je ne souhaitais pas révéler où nous habitons. La vie privée est si précieuse, et l’époque actuelle nous en laisse si peu. Je ne veux pas jouer les paranos, mais même dans notre commune, il se peut que des caméras cachées aient été installées pour connaître la marque de tomates pelées qu’on achète ! D’autant qu’on la considère comme prospère parce qu’elle est située dans la bonne partie du Connecticut – alors que ce n’est pas si vrai que ça. Si Emily et Sean ont de l’argent, moi, avec ce que mon mari m’a laissé, j’ai de quoi vivre et tenir ce blog sans le transformer en site marchand.

La disparition d’Emily change tout : quelqu’un peut l’avoir vue près de chez nous, et je me fais tellement de souci qu’il me paraît nécessaire d’indiquer que nous vivons à Warfield, à environ deux heures de Manhattan par le MetroNorth. On appelle cela la banlieue, mais pour moi qui l’ai connue avant de vivre en ville, c’est plutôt la campagne. J’ai déjà écrit dans un post que Davis a dû m’arracher de New York pour que je vienne m’y installer : plus jeune, j’avais mis des années à quitter les faubourgs où j’avais grandi. J’ai aussi raconté à quel point j’ai été séduite par ce nouvel environnement : quel bonheur de se réveiller le matin dans notre maison de style colonial baignée de lumière – que mon mari a restaurée sans sacrifier les éléments d’époque –, et de boire son thé pendant que la machine à arc-en-ciel – une sorte de prisme fixé à la fenêtre, que mon frère Chris nous a offert pour notre mariage – éparpille ses éclats dans toute la cuisine.

Miles et moi adorons vivre ici. Du moins, jusqu’à aujourd’hui : j’étais tellement anxieuse que tous les gens que j’ai croisés – les mamans de l’école, la gentille Maureen du bureau de poste, les jeunes qui emballent les courses au supermarché – me paraissaient sinistres, comme dans les films d’horreur où les habitants sont des zombies ou des membres d’une secte. J’ai demandé à un couple de voisins, l’air de rien, s’ils avaient aperçu Emily et ils ont fait signe que non. Est-ce que j’ai imaginé qu’ils m’observaient bizarrement ? Pour vous dire à quel point je suis perturbée !

Pardon, je me laisse distraire et je bavarde, comme toujours. J’aurais dû indiquer cela plus tôt !!! Emily mesure environ 1,70 m, elle a les cheveux blonds, avec des mèches brunes (je ne lui ai jamais demandé si elles étaient naturelles) et les yeux marron. Elle pèse environ 55 kg. Du moins, je suppose. Est-ce qu’on demande à ses amies : « Au fait, tu fais quelle taille ? Combien tu pèses ? » – même si, je le sais, certains hommes sont persuadés que nous n’avons que ces sujets à la bouche. Elle a 41 ans mais en paraît 35, tout au plus.

Elle a un grain de beauté sous l’œil droit. Je ne l’ai remarqué que le jour où elle m’a demandé si elle devait se le faire retirer. J’étais d’avis que non. D’abord, il n’est pas laid et en plus, d’après ce que j’ai lu, les dames, à la cour du roi de France, s’en dessinaient sur le visage.

Elle porte un parfum à base de lilas et de lis, élaboré par des religieuses à Florence, qui semble avoir été conçu pour elle et qu’elle fait venir d’Italie. C’est ce que j’aime chez elle : elle connaît tous les « musts » du raffinement qui m’échappent complètement.

Je ne mets pas de parfum. Je ne vois pas ce qu’il y a d’attirant à se promener en dégageant une odeur de fleurs ou d’épices. Pour dissimuler quoi ? Faire passer quel message ? Pourtant, celui d’Emily me plaît. J’aime sentir qu’elle est à côté de moi, qu’elle vient de passer dans une pièce ; je le reconnais dans les cheveux de Nicky quand elle l’a pris dans ses bras. Elle m’a proposé de l’essayer, mais cela m’a paru gênant, trop intime, de devenir une sorte de jumelle olfactive.

Elle ne se sépare pas de la bague de diamants et saphirs que son mari lui a offerte pour leurs fiançailles. Elle agite beaucoup les mains en parlant, et ce bijou me fait penser à une minuscule créature lumineuse, une sorte de Fée Clochette qui s’envole devant Peter Pan et les Enfants perdus.

Elle a aussi, autour du poignet droit, un tatouage en forme de couronne d’épines. Cela m’a un peu surpris venant de sa part – d’autant qu’elle ne peut le dissimuler qu’en portant des manches longues. Au départ, j’ai cru qu’il avait un rapport avec la mode. Lorsqu’il m’a semblé que je la connaissais suffisamment, je lui ai posé la question et elle m’a répondu : « Oh, ça ! Ça date de ma folle jeunesse. » J’ai enchaîné : « Nous avons toutes eu une folle jeunesse. Autrefois. »

Ça m’a fait du bien de lui dire une chose que je n’aurais pu confier à mon mari. S’il m’avait demandé ce que j’entendais par là et que je le lui avais expliqué, cela aurait mis un terme à la vie que nous menions. Il est vrai qu’elle a pris fin quoi qu’il en soit. La vérité finit toujours par éclater.

Attendez. J’entends mon téléphone : c’est peut-être elle.

Je vous embrasse,
Stephanie

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