#3 Petits services entre amis

" Emily et moi sommes amies depuis un an ; nos fils se sont connus à la maternelle."

Stéphanie

Bonjour à toutes !
 
Ce n’était pas Emily, mais un appel préenregistré m’annonçant que j’avais gagné un voyage gratuit aux Caraïbes.
 
Où en étais-je ? Ah oui. L’été dernier, un jour que nous nous faisions bronzer à la piscine du quartier pendant que Miles et Nicky pataugeaient dans le petit bain, Emily m’a dit : « Je te demande sans arrêt des services, et je te suis très reconnaissante de ce que tu fais pour moi. Accepterais-tu de m’en rendre un autre ? Il s’agirait de garder Nicky ce week-end pour qu’on puisse partir, Sean et moi, fêter son anniversaire dans le chalet de mes parents. » Emily appelle la maison de vacances de sa famille, au bord d’un lac au nord du Michigan, « le chalet », mais je suppose qu’elle est un peu moins rustique que ça. « Je n’en reviens pas qu’il ait accepté, et je dois tout confirmer avant qu’il change d’avis. »
 
J’ai accepté, évidemment. Je savais qu’elle avait énormément de mal à l’éloigner de son bureau.
 
« D’accord, mais à une condition.
– Ce que tu veux. Dis-moi.
– Je n’ai pas le bras assez long pour étaler ma crème solaire en bas du dos. Ça t’ennuie de le faire ? »
Elle a ri. « Mais non, ça me fait plaisir. » Sa main musclée sur ma peau m’a fait repenser aux sorties à la plage avec mes copines de lycée.
 
Le week-end où Emily et Sean sont partis, les garçons et moi nous sommes bien amusés : piscine, promenade au parc, cinéma, hamburgers et légumes grillés.
 
Emily et moi sommes amies depuis un an ; nos fils se sont connus à la maternelle. Je joins une photo d’elle, prise cet été au parc d’attractions Six Flags. On ne la distingue pas très bien : c’était un selfie de nous quatre – les mamans avec leurs fils – et j’ai effacé Miles et Nicky en retouchant la photo. Vous connaissez mon opinion sur les gens qui mettent en ligne les photos de leurs enfants.
 
Je m’égare, revenons-en à ce qui me préoccupe aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’elle portait le jour où elle a disparu : je ne l’ai pas vue déposer Nicky à l’école car elle était un peu en retard. Habituellement, les bus arrivent tous en même temps et les enseignants sont occupés à accueillir les élèves et les faire entrer à l’intérieur. Je ne leur en veux pas de ne pas avoir remarqué sa tenue, ni si elle était enjouée ou paraissait inquiète. Elle avait probablement l’allure qu’elle a toujours en partant au bureau : celle d’une cadre supérieure qui travaille dans la haute couture (elle bénéficie de rabais importants sur les collections de créateurs).
 
Ce matin-là, elle m’a appelée tôt. « Stephanie, j’ai besoin de ton aide. Une fois de plus. J’ai une urgence au travail et je vais devoir rester tard. Alison a cours aujourd’hui. Peux-tu prendre Nicky à la sortie ? Je viendrai le chercher ce soir, à 21 heures au plus tard. » Je me souviens m’être demandé : C’est quoi, une urgence, dans ce milieu ? Des boutonnières trop justes ? Une fermeture Éclair cousue à l’envers ? J’ai répondu : « Bien sûr. Je suis ravie de te rendre service. »
 
Un service comme les mamans s’en rendent sans arrêt. Les garçons seraient enchantés. Je suis pratiquement certaine de lui avoir demandé si elle voulait que Nicky dorme à la maison, et qu’elle m’a répondu : « Non, merci » car elle voulait le voir à la fin de sa longue journée, même endormi.
 
Je suis allée récupérer Nicky et Miles après la classe. Ils étaient aux anges. Ils s’adorent comme deux jeunes chiots qui ne peuvent pas se quitter. Mieux que des frères, qui se bagarrent sans cesse. Ils ont joué gentiment dans la chambre de mon fils, puis sur la balançoire où je peux les surveiller depuis la fenêtre. Je leur ai préparé à dîner un repas diététique. Je suis végétarienne, vous le savez, mais comme Nicky ne mange que des hamburgers, c’est ce que je leur ai cuisiné. J’ai écrit à de nombreuses reprises dans ce blog à quel point j’ai du mal à parvenir à un équilibre entre une bonne alimentation et ce que les petits acceptent d’avaler. Au cours du repas, ils m’ont raconté qu’un de leurs camarades avait été envoyé chez le principal parce qu’il n’avait pas écouté la maîtresse, même après avoir été mis au coin.
 
Il se faisait tard. Emily n’appelait pas. C’était bizarre. Je lui ai envoyé un texto, auquel elle n’a pas répondu. De plus en plus étrange.
 
Il est vrai qu’elle avait parlé d’une urgence. Il y avait peut-être eu un problème dans l’une des usines où sont fabriqués les vêtements. J’ai l’impression que dans ces pays, ils sont assemblés par des esclaves, mais c’est un sujet que je n’aborde pas avec elle. À moins qu’il y ait eu un nouveau scandale avec son patron, Dennis, qui abuse régulièrement de diverses substances, ce dont la presse rend compte abondamment. Dans ces cas-là, Emily est obligée de gérer la communication de crise. Ou alors, elle était dans une réunion dont elle ne pouvait sortir, dans un lieu non couvert par le réseau, ou elle avait égaré son chargeur.
 
Si vous la connaissiez, vous sauriez qu’il est très improbable qu’elle égare son chargeur ou qu’elle ne trouve pas le moyen d’appeler pour prendre des nouvelles de Nicky.
 
Nous, les mamans, sommes tellement habituées à rester en contact. Vous savez ce que c’est lorsqu’on veut joindre quelqu’un : on est comme possédée, on compose le numéro sans cesse, on envoie des textos, on se retient de recommencer parce qu’on vient à peine de le faire. Chacun de mes appels basculait sur sa messagerie et sa voix « professionnelle », énergique, claire : « Bonjour, vous êtes sur la boîte vocale d’Emily Nelson. Laissez-moi un bref message et je vous contacterai dès que possible. À très vite ! »
« Emily, c’est moi, Stephanie. Rappelle-moi ! »
 
L’heure d’aller au lit est arrivée. Elle n’avait pas appelé. Ça n’était jamais arrivé. J’avais l’estomac noué. J’étais terrorisée, mais je ne voulais pas que les enfants le remarquent, surtout Nicky…
 
Je ne peux plus écrire, je suis trop bouleversée.
 
Je vous embrasse,
Stephanie

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