#4 Les fantômes du passé

"En une seconde, notre univers s’est écroulé."

Stéphanie

Bonjour à toutes !
 
J’ai souvent raconté dans ce blog, vous vous en souvenez sans doute, que je ne voulais pas que Miles se rende compte à quel point j’étais dévastée lorsque Davis s’est tué dans un accident avec mon frère Chris. Un bel après-midi d’été, il a perdu le contrôle de notre Camaro vintage et a percuté un arbre. En une seconde, notre univers s’est écroulé.
 
J’ai perdu les deux hommes qui comptaient dans ma vie – mon père était décédé quand j’avais dix-huit ans –, et Miles son papa et l’oncle qu’il adorait. Il n’avait que deux ans, mais il a senti que j’avais du chagrin. Je me devais d’être forte pour lui, et je ne me laissais aller qu’après qu’il était endormi. On peut donc dire que j’étais préparée (si l’on peut employer ce mot) à ne pas m’effondrer ni montrer aux garçons que j’étais soucieuse à propos d’Emily.
 
Après les avoir mis au lit, j’ai repris un verre de vin pour me calmer. Le lendemain, malgré une migraine atroce qui m’a assaillie dès le réveil, j’ai fait comme si tout allait bien. Je les ai aidés à s’habiller. Nicky dort souvent à la maison, cela n’avait donc rien d’inhabituel. Il fait à peu près la même taille que Miles et peut donc porter ses vêtements. Mais c’est aussi pour cela que je savais qu’Emily avait l’intention de passer le prendre la veille : elle me donne des vêtements de rechange chaque fois qu’il passe la nuit chez nous.
 
Elle n’avait toujours pas appelé. J’étais au bord de la panique. Mes mains tremblaient tellement qu’en servant les céréales, j’ai renversé la moitié du paquet sur la table et par terre. À ce moment-là, Davis m’a manqué atrocement – j’aurais eu tellement besoin de quelqu’un qui m’aide, me conseille, m’apaise.
 
J’ai décidé de les conduire à l’école avant d’essayer d’y voir plus clair. Je ne savais pas qui appeler : le père de Nicky était en Europe, et je n’avais pas son numéro de portable.
 
Je vous entends d’ici. Vous êtes toutes en train de penser que je n’ai pas respecté mes propres règles : ne jamais accueillir un enfant chez soi sans avoir les coordonnées de la personne à appeler en cas d’urgence !!! Les numéros personnels et professionnels des deux parents, ceux d’un membre de la famille proche ou d’une personne autorisée à prendre des décisions médicales, ainsi que du médecin traitant.
 
Je savais comment joindre Alison, la nounou. C’est une fille sérieuse, en qui j’ai confiance, même si, je l’ai déjà écrit, je considère que les enfants ne doivent pas être élevés par des nounous. Elle m’a rassurée : Emily l’avait prévenue que Nicky passerait la nuit chez son copain. Ouf ! Je ne lui ai pas demandé si elle l’avait informée de la durée son séjour. J’avais peur de paraître… dépassée par les événements, et vous savez à quel point, pour les mamans, la question de la compétence est un sujet sensible.
 
Vous devez me trouver non seulement irresponsable mais aussi totalement inconsciente en apprenant que je n’ai pas le numéro de portable du père de Nicky. Je n’ai aucune excuse. Je ne peux que vous supplier de ne pas me juger.
 
En déposant les garçons, j’ai annoncé à Mme Kerry, l’excellente maîtresse du cours préparatoire, qu’ils avaient passé la nuit chez moi. Sans raison valable, j’avais le sentiment que cela attirerait des ennuis à Emily si je disais qu’elle n’était pas rentrée et n’avait pas appelé. Comme si… comme si je la dénonçais, ou la faisais passer pour une mauvaise mère.
 
Je lui ai expliqué que je n’avais pas pu joindre mon amie mais que j’étais certaine que tout allait bien. J’avais probablement mal compris combien de temps Nicky restait à la maison. Juste au cas où, pouvait-elle me donner le numéro de son père ? Elle m’a répondu qu’Emily l’avait informée que son mari devait effectuer un voyage professionnel de quelques jours à Londres.
 
Les maîtresses de Miles m’aiment bien. Elles consultent mon blog et apprécient mes commentaires positifs sur l’école, mes messages élogieux sur le travail remarquable qu’elles accomplissent avec nos petits. Mme Kerry m’a donné les coordonnées téléphoniques de Sean. Mais en levant les yeux par-dessus mon téléphone, j’ai remarqué qu’elle me regardait d’un air un peu méfiant. Je me suis traitée intérieurement de parano ; en fait, elle voulait probablement exprimer sa sollicitude et non une inquiétude. En essayant de ne pas juger. J’étais soulagée d’avoir le numéro de Sean. J’aurais dû l’appeler tout de suite. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait.
 
J’ai pris contact avec le bureau d’Emily, chez Dennis Nylon Inc. Voilà, je l’ai dit. Pour moi, et pour beaucoup d’entre vous, Dennis Nylon est ce que Dior ou Chanel était pour nos mères : un dieu de la mode, inaccessible, hors de prix, tout-puissant.
J’ai demandé au jeune homme qui m’a répondu (à part mon amie, tous les employés de cette maison semblent à peine sortis de l’adolescence) de me passer Emily Nelson. Sa secrétaire, Valerie, a voulu – pour la énième fois – savoir qui j’étais précisément. D’accord, elle ne m’a jamais rencontrée, mais est-ce qu’il y a tant de Stephanie dans sa vie ? Ou dans celle d’Emily ?
 
Je me suis présentée : la mère du meilleur ami de son fils. Elle m’a répondu qu’elle était désolée, mais qu’Emily était en déplacement. J’ai répliqué que c’était moi qui étais désolée, mais que Nicky avait dormi chez moi cette nuit et que sa mère n’était pas venue le chercher. À qui pouvais-je m’adresser ? Je me disais que toutes les mamans devraient avoir une Valerie. Une assistante personnelle ! Nous avons tant à faire dans la journée, tant de tâches pour lesquelles nous aurions besoin d’aide. Davis en avait deux : Evan et Anita, de jeunes créateurs talentueux. Parfois, j’ai l’impression d’être la seule personne sur Terre qui n’en a pas. Je plaisante, bien entendu. Nous possédons tellement plus que la plupart des gens. Mais tout de même…
 
Je sentais que quelque chose n’était pas normal. Valerie m’a assuré qu’on me rappellerait sans faute. J’attends encore.
 
J’ai déjà évoqué dans ce blog cette manie stupide et désagréable qui consiste à opposer les mères au foyer et celles qui travaillent. Sans l’avouer, j’ai toujours été un peu envieuse de la carrière d’Emily – le prestige, la fièvre des défilés, la garde-robe pratiquement gratuite, les contacts personnels avec les vedettes… – toutes ces activités fascinantes qui l’accaparent pendant que de mon côté, je prépare des sandwiches au beurre de cacahuètes, je nettoie le jus de pommes qui a coulé et je rédige mon blog. Bien sûr, je sais qu’elle rate aussi énormément de choses, tous ces moments où l’on joue, Miles et moi, l’après-midi.
Dans sa boîte, personne ne semble s’en faire alors qu’elle y travaille pratiquement depuis qu’elle est sortie de la fac. Dennis devrait s’inviter au journal télévisé et demander qu’on la retrouve.
 
Calme-toi, Stephanie. Détends-toi. Cela ne fait pas si longtemps.
 
Merci à vous toutes. Cela me réconforte de savoir que vous lisez ces lignes.
 
Je vous embrasse,
Stephanie

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