#6 Une visite chez Emily

"J’avais la chair de poule en me garant dans son allée, comme si j’étais en danger."

Stéphanie

Bonjour à toutes !
 
Habituellement, j’appelle toujours avant d’aller chez Emily. J’ai essayé sa ligne fixe. Personne n’a décroché.
 
Un jour, elle m’a confié un jeu des clés de sa maison en échange des miennes. Son geste m’a impressionnée : il était la preuve qu’elle est une mère responsable, et que nous étions de vraies amies. Ces clés nous seraient utiles en cas d’urgence, ou si l’une était en avance un après-midi où les enfants devaient jouer ensemble et que l’autre n’était pas arrivée.
 
Là, il s’agissait d’une véritable urgence. Je n’avais pas l’intention de m’immiscer dans sa vie privée, mais je voulais m’assurer qu’elle n’avait pas fait une chute, qu’elle n’était pas blessée, malade ou dans l’incapacité d’appeler les secours.
 
Je ne pouvais pas m’y rendre avec les garçons : si je tombais sur une scène affreuse ? Mon imagination partait dans tous les sens. Je voyais des murs couverts de sang, à la Charlie Manson, le corps d’Emily dans l’eau rougie de sa baignoire… J’ai décidé de passer chez elle avant d’aller les chercher à l’école.
J’avais la chair de poule en me garant dans son allée, comme si j’étais en danger. La pluie tombait, le vent secouait les branches des arbres, et il me semblait qu’elles disaient : « N’y va pas, n’y va pas. » J’exagère : j’ai la tête sur les épaules ; les arbres ne me parlent pas.
 
Je me suis sentie beaucoup mieux en apercevant la voiture de Maricela, sa femme de ménage. Elle avait presque fini, ce qui m’a rassurée : si Emily avait été quelque part dans la maison, elle l’aurait remarquée. C’est un amour. J’aimerais tellement qu’elle travaille pour nous, mais Miles et moi ne pouvons nous le permettre.
 
Elle m’a annoncé : « La señora m’a prévenue qu’elle s’absentait quatre jours, que je devais venir nettoyer, et repasser pour vérifier que les plantes n’avaient pas soif. »
 
Quatre jours ! Quel soulagement !
 
« Vous lui avez reparlé depuis son départ ?
– Non, pourquoi l’aurais-je fait ?, m’a-t-elle demandé de sa voix douce. Tout va bien ? Avez-vous faim, ou soif ? La señora a laissé des fruits dans le frigo. »
C’était bon signe : si Emily avait laissé des fruits, c’était qu’elle avait l’intention de revenir. J’ai demandé un verre d’eau à Maricela, qu’elle est allée chercher.
 
Cela m’a fait bizarre de m’asseoir sur la banquette où j’ai passé tellement d’heures avec mon amie. Ce grand canapé confortable me paraissait tout à coup étrangement bosselé, un piège dans lequel je risquais de m’enfoncer sans pouvoir me relever : un meuble carnivore.
 
J’aurais aimé fouiller les pièces à la recherche d’indices. Pourquoi ne m’avait-elle pas informée qu’elle s’absentait quatre jours ? Pourquoi ne répondait-elle pas à mes appels ? Je connaissais Emily : il s’était passé quelque chose d’horrible.
 
Être chez elle m’a rendue plus inquiète. Je m’attendais sans cesse à la voir entrer et me demander ce que je fabriquais dans son salon. J’aurais d’abord été ravie de la voir, avant de me sentir peut-être un peu coupable, alors qu’elle m’avait donné de bonnes raisons de venir chez elle.
 
Où est-elle ? J’avais envie de pleurnicher comme une gamine.
 
J’ai levé les yeux vers la photographie des jumelles, au-dessus de la cheminée. Tout est beau dans sa maison : tapis persans, vases chinois, objets design, pièces cultes du mobilier des années cinquante. Davis l’aurait adorée. Emily avait particulièrement tenu à me montrer le grand tirage en noir et blanc de ces fillettes endimanchées, avec un bandeau dans les cheveux, à la beauté intrigante et obsédante, souriant timidement comme si elles partageaient un secret. « C’est cette photo qui a coûté le plus cher ici, et c’est elle que je préfère. Si je te disais comment nous l’avons obtenu, notre ami de la salle des ventes me tuerait. À ton avis, laquelle des deux est la jumelle dominante ? »
 
C’était presque une impression de déjà-vu, un souvenir de ma vie d’avant, lorsque je travaillais à New York dans une revue de décoration. D’accord, elle était en vente à la caisse des supermarchés, mais c’était une revue néanmoins – une couverture, du papier, des articles, des photos. Grâce à elle, j’ai pu rencontrer des personnes originales, qui posaient des questions intéressantes et possédaient des objets beaux et surprenants. Qui ne parlaient pas uniquement des cours particuliers de leurs rejetons ou du meilleur moyen de s’assurer que les tomates sont vraiment biologiques. Des gens qui profitaient de la vie !
J’ai répondu : « Je ne sais pas. À ton avis ?
– Parfois, je penche pour l’une, parfois, pour l’autre.
– Ou aucune des deux ?
– Impossible : il y en a toujours une qui domine, même en amitié. »
 
Emily était-elle l’amie dominante ? C’est vrai que j’ai tendance à l’admirer…
 
Elle avait disparu, et les jumelles m’observaient avec leur visage délicat et leur regard impénétrable.
 
Le salon était parfaitement rangé – grâce à Maricela. Sur la table basse – Davis aurait su quel maître du design l’avait dessinée – était posé un roman de Patricia Highsmith en édition de poche, Ceux qui prennent le large, d’où dépassait le marque-page de la librairie locale. C’est alors que m’est venue l’idée – non pas une révélation, plutôt un éclair fugitif – qu’Emily avait pu prendre le large : elle m’avait confié son fils et s’était tirée. Il arrive que des gens s’évanouissent dans la nature, et leurs amis, leurs voisins, leur famille affirment qu’ils n’ont rien vu venir.
 
J’ai décidé de lire cette histoire pour voir si elle ne contenait pas des détails que je n’aurais pas remarqués à propos d’elle. Je ne pouvais pas prendre son exemplaire : à son retour, elle n’aurait pas été contente. S’il n’était pas à la bibliothèque, je le commanderais. Je devais garder mon calme, être raisonnable, et tout finirait par s’arranger. Ce n’était qu’un mauvais rêve, une erreur, une incompréhension qui nous ferait rire, plus tard.
Maricela m’a apporté de l’eau dans un verre ancien gravé, ravissant : Emily veille à tout, même à la vaisselle ! « Buvez. Ça vous fera du bien. » J’ai avalé l’eau fraîche et pure, mais je ne me suis pas sentie mieux pour autant. Je l’ai remerciée et suis sortie de la maison. J’ai vérifié mon téléphone : ni SMS ni email. Emily n’était pas du genre à « prendre le large », j’en étais persuadée.
Il y avait un vrai problème.
J’aurais dû appeler la police, mais j’étais dans le déni ; je m’en voulais d’avoir mal compris, d’avoir entendu mon amie prononcer une phrase qu’elle n’aurait pas dite.
Depuis, mon subconscient fonctionne à plein régime et m’alimente en scénarios plus effrayants les uns que les autres : pirate de la route, enlèvement, meurtre, cadavre dans le fossé, coup sur la tête qui l’a rendue amnésique, errant sur les routes.
 
Quelqu’un va la trouver, la ramener chez elle.
 
Voilà pourquoi je poste cet article. Nous avons toutes entendu parler des miracles que permet l’Internet et qui sont l’un de ses avantages, le bon côté des réseaux sociaux et des blogs. Je vous demande donc de garder les yeux ouverts, vous qui possédez déjà par nature une vue acérée. Si vous voyez une femme qui ressemble à Emily, demandez-lui si tout va bien. Si elle semble blessée ou désorientée, envoyez un texto immédiatement au numéro qui s’affiche en bas de cet écran.
 
Merci d’avance à toutes !
 
Je vous embrasse,
Stephanie

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