Stephanie

Ma mère avait l’habitude de dire que tout le monde a des secrets. Ce n’est assurément pas le meilleur conseil à donner à sa fille si on veut la voir devenir une femme équilibrée, capable d’avoir des relations équilibrées avec d’autres personnes équilibrées. Elle avait sûrement ses raisons.
Quatre jours après la mort de mon père – j’avais dix-huit ans –, un inconnu a frappé à notre porte. Ma mère a jeté un œil par la fenêtre : « Regarde, Stephanie : c’est ton père. »
Je connaissais l’expression « folle de chagrin », mais maman avait toute sa tête. Bien sûr, sa peine était immense d’avoir perdu son mari. Ils s’aimaient énormément – pour ce que j’en savais, du moins.
Peut-être qu’en fait, nous n’arrivions pas à y croire. Il était cadre dans un laboratoire pharmaceutique et se déplaçait très souvent pour assister à des conférences et des réunions de travail aux quatre coins du pays. Après la crise cardiaque qui l’a terrassé sur le golf proche de notre maison, dans une coquette banlieue de Cincinnati, ce fut, pendant un certain temps, comme s’il était encore en voyage d’affaires.
En fait, ma mère voulait dire : « C’est ton père à vingt-quatre ans, l’année où on s’est mariés. »
C’était le jeune marié de la photo de noces de mes parents qui se tenait sur le seuil. Je le découvrais et pourtant, il m’a semblé que je l’avais contemplé tous les jours : j’avais vécu avec son portrait posé sur notre piano droit poussiéreux. À la différence qu’il portait un jean et un blouson et non un smoking blanc, et que ses cheveux sombres étaient bien coupés et non lissés en arrière à la Elvis Presley, comme mon père.
Ma mère lui a ouvert. Il était si beau que je ne pouvais le quitter des yeux. Papa, jusqu’à ce qu’il paie la rançon de ses innombrables déplacements, soirées arrosées et repas dans les aéroports, avait été un bel homme.
Elle lui a demandé : « Ne bougez pas. Ne dites rien. » Elle est allée chercher le cadre sur le piano et le lui a tendu. Il l’a scruté un long moment, apparemment troublé, puis il a éclaté de rire. Nous l’avons imité.
« Je suppose qu’un test ADN ne sera pas nécessaire. »
Il s’appelait Chris. Il vivait à Madison, dans le Wisconsin. Mon père était aussi le sien. Il organisait ses trajets de façon à pouvoir y passer deux fois par an et rendre visite à sa deuxième famille : Chris et sa mère.
Il avait vu l’annonce dans la version en ligne de notre quotidien local. Elle était apparue dans son alerte Google. J’en ai conclu qu’il voulait se tenir informé – le pauvre – de ce que devenait son père. Il avait perdu sa mère un an plus tôt, emportée par un infarctus. Bien sûr, son nom n’était pas cité dans le journal, mais le nôtre, oui. Et nos coordonnées – ou plutôt, celles de mon père – étaient dans les pages jaunes.
Il m’a fallu un moment pour admettre que ce beau gosse était mon demi-frère. Je m’attendais à ce qu’il annonce qu’il était un cousin éloigné ayant un air de famille avec mon père.
Je dois ajouter un autre détail : à l’époque, j’étais le portrait craché de ma mère à mon âge. Je lui ressemble encore, mais moins. J’étais son double sur la photo, et mon nouveau frère Chris celui de mon – notre – père. Nous étions le couple de jeunes mariés de la pièce montée, clonés et ramenés à la vie vingt ans plus tard. Qu’ajouter de plus ? C’était extrêmement troublant.
J’étais en jean et tee-shirt, mais j’avais conscience d’avoir la même posture que maman dans sa robe nuptiale : les coudes collés au corps et les mains recroquevillées à la façon d’un écureuil. Lorsque j’ai baissé les bras pour reprendre une pose normale, j’ai remarqué que Chris observait ma poitrine.
Ma mère soupçonnait-elle cette vérité ? Était-ce pour cela qu’elle affirmait que tout le monde a des secrets ? Je n’ai jamais pu me résoudre à le lui demander, même – ou plutôt surtout – après l’irruption de Chris dans notre vie.
Elle l’a invité à venir dans la cuisine et lui a servi la charcuterie qui restait de la cérémonie, pour laquelle nous avions commandé beaucoup trop de nourriture. Nous étions sous le choc de la disparition brutale de papa, auquel venait de s’ajouter celui de la découverte inattendue de ce frère, mais lorsque Chris a pris la chaise paternelle et s’est attablé devant la mortadelle, la situation a pris une tournure presque normale, naturelle.
« Chris, nous sommes désolées de ne pas vous avoir convié aux funérailles. »
Pourquoi s’excusait-elle ? Parce que, comme toutes les femmes, c’était son habitude. Tout est toujours de notre faute ! J’avais de la peine pour elle, mais j’aurais préféré qu’elle se taise.
« Vous n’auriez pas pu : vous ne saviez pas que j’existais. »
Nous pensions probablement tous les trois que le responsable était mon père, mais il était trop tard pour lui en vouloir.
« Ce serait plutôt à moi de m’excuser.
– De quoi ?, a demandé ma mère.
– De débarquer sans prévenir. Et, je suppose… d’exister. »
Il avait un beau sourire. Nous avons ri à nouveau. Nous n’avions pas ri ainsi depuis l’annonce du décès.
Elle l’a encouragé à se resservir et a rempli son assiette sans attendre sa réponse. Cela me faisait plaisir de le voir manger avec appétit.
Mon existence aurait-elle été différente si elle ne lui avait pas affirmé qu’il ne pouvait reprendre la route à cette heure ? Si elle ne l’avait pas invité à rester dormir ?
Ce qui devait arriver est arrivé. Chris et moi avons passé la nuit à discuter, je ne sais plus de quoi. Notre vie, nos espoirs, nos craintes. Notre enfance, nos rêves d’avenir. Qu’est-ce que je pouvais en dire ? Qu’est-ce que j’en savais ? J’avais dix-huit ans : je n’étais qu’une gamine.
Le lendemain matin, il m’a demandé mon numéro de portable. Dans l’après-midi, il m’a appelée : il n’était pas reparti dans le Wisconsin et avait pris une chambre dans un motel à côté de chez nous.
J’avais un petit ami, qui m’avait emmenée au bal des étudiants peu de temps auparavant et avec qui j’avais couché plusieurs fois. C’était le premier garçon avec qui je faisais l’amour, et je ne voyais pas bien pourquoi on en faisait un tel plat. Je n’ai pas pensé à lui, mais seulement à arriver au plus vite sans être flashée par un radar.
Je tremblais en frappant à la porte, je tremblais en rentrant dans la chambre, en embrassant Chris timidement et en cherchant où m’installer. Près du bureau, il y avait une chaise branlante, sur laquelle ses habits étaient empilés avec soin. Nous savions tous les deux que j’irais m’asseoir sur le lit.
Il s’est approché de moi et a effleuré ma poitrine en murmurant : « Viens plus près », alors que j’étais déjà contre lui.
Je l’entends encore prononcer cette phrase ; chaque fois, j’en ai le souffle et les jambes coupées, comme ce jour-là. J’ai compris alors ce que c’était que faire l’amour, et pourquoi cela pouvait pousser les gens à des gestes extrêmes – dans certains cas, même à mourir. Ensuite, j’en voulais toujours plus. Revenir en arrière était impossible. Nous étions incapables de nous éloigner l’un de l’autre. J’avais un besoin éperdu d’éprouver à nouveau cette sensation d’extase fusionnelle à laquelle nous accédions ensemble.
Je ne peux pas me remémorer ces moments avec lui n’importe où. Pas quand je suis entourée de gens, et certainement pas au volant, car je suis aussitôt submergée par la même envie brûlante. Mes paupières s’alourdissent, je ferme les yeux pour me protéger de la chaleur, je sens que je fonds, je ne suis plus qu’une boule de désir pur.

*
* *
Le soir où Sean est rentré de Londres, j’ai couché les garçons dans la chambre de Miles. Nicky pleurait et ne voulait pas aller au lit parce que son papa était à la maison – et évidement parce que sa maman n’était pas là. Sean et moi sommes restés à côté de lui jusqu’à ce qu’il s’endorme.
Je lui ai proposé de boire un verre.
« J’en meurs d’envie, m’a-t-il répondu. Un alcool fort. Mais ce n’est sans doute pas une bonne idée que j’ai l’haleine chargée lorsque les policiers vont débarquer. »
Cela m’a soulagée qu’il ait averti la police : c’était la preuve qu’il prenait la situation au sérieux. Il m’avait semblé que ce n’était pas à moi de signaler la disparition de mon amie et j’avais préféré attendre son retour.
Je n’ai pas compris pourquoi ils ont envoyé des agents de la police fédérale : dans notre coin, ils s’occupent essentiellement des infractions routières. C’est leur champ de compétences, avec les éventuels conflits domestiques.
Le plus curieux, c’est que c’étaient eux qui avaient l’air coupables en arrivant. Le brigadier Molloy, avec ses cheveux roux et sa moustache assortie, ressemblait à un acteur de vieux film porno. Quant à l’agent Blanco, son rouge à lèvres avait débordé sur sa joue – j’ignorais que dans la police, les femmes étaient autorisées à se maquiller à ce point. L’espace d’un instant, j’ai pensé qu’ils étaient en train de se peloter dans la voiture de patrouille au moment où ils avaient reçu l’appel.
C’est peut-être pour cela qu’ils étaient un peu largués. Au départ, ils m’ont prise pour l’épouse de Sean et ne comprenaient pourquoi il déclarait sa disparition. Ensuite, ils ont cru que ma maison était la sienne… Ils ont fini par remettre les choses d’équerre : il était le mari et moi l’amie. Le brigadier a demandé depuis combien de temps Emily était partie. Sean s’est tourné vers moi et j’ai répondu : « Quatre jours. » Le policier a haussé les épaules, comme pour insinuer que sa femme – il portait une alliance – se mettait régulièrement au vert une semaine sans avertir personne. L’agent Blanco l’a fixé de façon appuyée, mais son collègue avait les yeux sur Sean : pourquoi avait-il besoin de me consulter pour savoir depuis quand son épouse était absente ? Pourquoi avoir autant attendu pour le signaler ?
Sean a dit : « Excusez-moi, je suis un peu perturbé par le décalage horaire.
– Vous étiez en voyage ?
– J’étais à Londres.
– Vous rendiez visite à votre famille ? » Brillante déduction, Sherlock : le témoin trahi par son accent !
– Déplacement professionnel. »
Les flics ont échangé un long regard. Ils avaient sans doute appris en formation que le conjoint est par principe le premier suspect. Mais ils avaient dû rater le cours où l’on expliquait la procédure à suivre lorsqu’il est de l’autre côté de l’Atlantique lorsque sa moitié disparaît.
« Patientez deux jours, a conseillé le brigadier. Si ça se trouve, elle a simplement voulu se changer les idées. »
Je suis intervenue : « Vous n’y êtes pas du tout ! Elle m’a confié son fils ! Ce n’est absolument pas dans ses habitudes de me le laisser sans appeler ou prendre contact d’une manière ou d’une autre.
– Raison de plus, a glissé l’agent Blanco. J’ai trois gamins, et croyez-moi, il y a des jours où je rêve de faire un break, de réserver dans un spa confortable et de prendre du temps pour moi. »
Je me suis souvenue que sur mon blog, des mamans laissent en permanence des commentaires semblables. Mais ce n’est pas le genre d’Emily. Comment leur expliquer que la situation n’était pas normale ?
Entre-temps, ils étaient passés à l’étape suivante : Sean avait-il essayé de joindre les amies de sa femme et sa famille ?
Je suis revenue à la charge : « Son amie, c’est moi. Sa meilleure amie. C’est à moi qu’elle se confierait si… »
Le brigadier m’a coupé la parole : « Elle a des parents ? Des proches ?
– Sa mère vit à Detroit, a répondu Sean. Mais je suis certain qu’Emily n’y est pas. Elles sont brouillées depuis des années. »
Je tombais des nues : elle m’avait laissé entendre qu’elle entretenait avec sa mère des liens affectueux, même si elles n’étaient pas très proches. Et puis, elle avait exprimé une telle compassion quand je lui avais parlé de mes parents !
L’agent lui a demandé : « Vous savez pour quelle raison ? » Quel était le rapport avec sa disparition ? Ils devaient partir du principe que leur insigne et leur uniforme les autorisaient à poser n’importe quelle question qui leur passait par la tête.
« Ma femme répugne à aborder le sujet. Il s’agit de conflits anciens qui n’ont jamais été résolus. De toute façon, sa pauvre mère est démente. D’après Emily, elle ne sait pas toujours qui elle est ni où elle est. La réalité lui échappe par moments. Elle croit que son mari est en vie alors qu’il est décédé depuis dix ans. Si elle n’avait pas quelqu’un pour s’occuper d’elle…
– Il n’empêche ! Les gens en difficulté vont souvent se réfugier dans la maison de leur enfance, le premier lieu où ils se sont sentis à l’abri.
– Je peux vous assurer qu’elle n’y est pas. Ce n’est certainement pas un endroit où elle se sentait à l’abri. Et qu’est-ce qui vous fait penser qu’elle serait en difficulté ? »
Était-il possible qu’il soit en train de mentir ? Emily ne m’avait pas informée que sa mère était en mauvaise santé. Elle n’avait exprimé qu’une seule critique à son encontre : elle détestait le grain de beauté qu’elle avait sous l’œil et avait insisté pour qu’elle se le fasse retirer. Emily avait tenu bon – surtout par défi –, mais ce différend à propos de cette petite marque sur le visage lui avait laissé un complexe à vie.
Moi qui croyais que nous nous disions tout…
Les policiers étaient impatients de repartir pour rédiger leur rapport – ou pour reprendre leurs ébats dans la voiture ? Ils nous ont demandé de les prévenir si nous avions des nouvelles d’Emily, et nous ont assuré que des enquêteurs nous contacteraient dans un jour ou deux si elle n’avait pas donné signe de vie entre-temps. Un jour ou deux ? Sérieusement ?
Il y a eu un nouveau coup de sonnette. C’était le brigadier. Comme Peter Falk dans un épisode de Columbo, il s’est adressé à Sean : « Encore une question. » J’ai failli éclater de rire. « Vous n’avez pas prévu de vous rendre à nouveau à l’étranger dans les jours qui viennent ?
– Je ne bougerai pas d’ici. Je veux dire, de chez moi. Je dois m’occuper de mon fils. »
Aussitôt que la voiture est sortie de l’allée, je lui ai lancé : « Maintenant, on va le boire, ce verre.
– Absolument. »
Je nous ai versé un double bourbon à chacun et nous nous sommes assis à la table de la cuisine pour le siroter en silence. C’était presque agréable de boire ainsi, sans parler, avec un homme. Depuis le temps… Très vite, je me suis souvenue de la raison de sa présence, et la terreur m’a à nouveau envahie.
« Vous devriez appeler sa mère. »
Au moins, nous ne resterions pas sans rien faire. Je voulais être présente pendant son appel. Soit Emily m’avait caché d’importants détails sur sa vie, soit elle avait menti à son mari, soit ce dernier n’avait pas dit la vérité à la police. Rien de tout cela n’était logique. Pourquoi mentirait-il à ce sujet ? Pourquoi Emily le ferait-elle ?
« Tout à fait, a-t-il répondu. Cela vaut le coup d’essayer. Je peux au moins interroger sa dame de compagnie. »
Il a composé le numéro. J’ai failli lui demander de brancher le haut-parleur, mais cela lui aurait sûrement paru bizarre.
« Bonjour, Bernice, désolé de vous déranger. J’aimerais savoir si vous avez été en contact récemment avec Emily. Ah, c’est bien ce qu’il me semblait. Non, tout va bien. Je crois qu’elle voyage pour son travail et je viens juste de rentrer à la maison. Nicky va bien, il était hébergé chez une amie. Je ne veux pas vous inquiéter… » Après un silence, il a poursuivi : « D’accord, je vais lui dire un mot si elle le souhaite. Tant mieux si elle est dans un de ses bons jours. » Après une nouvelle pause, il a repris : « Bonsoir, Madame Nelson. J’espère que vous allez bien. Je me demandais… Avez-vous eu des nouvelles de votre fille, ces derniers jours ? »
Un silence.
« Emily. Non ? C’est ce que je pensais. Si vous la voyez, dites-lui que je l’aime. Prenez bien soin de vous. Au revoir. »
Il avait les yeux humides en raccrochant. J’avais honte d’avoir été aussi mesquine et suspicieuse. Malgré mon opinion mitigée de lui, Emily était sa femme, la mère de Nicky. Il l’aimait, et nous étions tous les deux dans la même galère.
« La pauvre… Elle m’a demandé : “Ma fille ? Laquelle ?” »
En l’écoutant, je me suis dit que j’avais peut-être eu de la chance que ma mère meure subitement et que je ne l’ai pas vue décliner.
Je lui ai demandé : « Et ce chalet de famille au bord d’un lac, dans le Michigan ? Où vous êtes allés pour votre anniversaire. Elle n’aurait pas pu s’y rendre ? »
Il m’a lancé un regard inquisiteur, comme s’il se demandait comment je connaissais l’existence de cette maison, ou si ça l’ennuyait. Il ne se souvenait pas que j’avais gardé Nicky le week-end où il s’était éclipsé avec Emily pour fêter son anniversaire en amoureux ?
Il m’a affirmé : « Sûr que non. Elle adore y aller, mais pas seule. Jamais seule. Elle pense qu’il est hanté.
– Comment ça ?
– Je ne sais pas. Je ne lui ai pas demandé. Elle m’a dit un jour qu’il était plein de fantômes. »
Leur relation était-elle si peu intime pour qu’il n’ait pas été curieux de savoir ce qu’elle insinuait en prétendant que cette maison était hantée ?
« Elle m’a raconté que ses parents étaient des gens très froids, autoritaires, peu aimants, et que vers l’âge de vingt ans, elle avait traversé une période de crise en réaction à ce qu’elle avait enduré dans ce foyer sans amour. Pour moi, c’était une expérience que nous avions en commun : nous avons tous les deux eu une enfance merdique. »
La disparition d’Emily – et sans doute aussi le bourbon – poussaient ce Britannique habituellement si réservé à s’exprimer plus librement qu’il ne l’avait jamais fait avec moi. Je veux dire, plus librement que je l’en croyais capable, car jusqu’alors, nous n’avions échangé que quelques mots. J’avais envie de lui répondre que mon enfance aussi avait été compliquée, dans son genre. Lorsque j’étais petite, elle me semblait tout à fait normale, et c’est seulement plus tard que j’ai compris à quel point elle ne l’était pas. Je n’ai rien dit. D’abord, il n’avait pas besoin de savoir certains détails sur ma vie ; ensuite, je ne voulais pas passer pour celle qui, de nous trois, avait eu l’enfance la plus difficile.


Peu après, il m’a appelée un après-midi pour me demander si je pouvais garder Nicky après l’école car il avait été convoqué au commissariat. Il s’y rendrait directement depuis le bureau, mais ne savait pas à quelle heure il serait de retour.
Il est arrivé chez moi vers 18 heures. Il avait été interrogé à nouveau par un couple d’inspecteurs : Meany – quel nom impossible ! – et Fortas. Ils lui avaient paru à peine plus compétents que les premiers qui étaient venus.
Ils avaient pris la peine de contacter leurs collègues de Detroit, qui avaient rendu visite à la mère d’Emily et avaient reçu la même réponse que Sean : non, Mme Nelson ne l’avait pas vue et n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. En fait, ils avaient surtout discuté avec sa dame de compagnie, car elle était dans un « mauvais jour » et se souvenait à peine du prénom de sa fille.
Tout au long de l’entretien, Sean avait eu l’impression que les policiers suivaient scrupuleusement les instructions d’un manuel intitulé Entretien avec le mari d’une femme disparue. Il était épuisé car ils lui avaient posé les mêmes questions en boucle. Avait-il une idée de l’endroit où Emily pouvait être partie ? Est-ce que leur couple allait bien ? Y avait-il eu des conflits ? Avait-elle des motifs de mécontentement ? Pourrait-elle avoir une liaison ? Des antécédents d’alcoolisme ou de toxicomanie ?
« Je leur ai déclaré que vers vingt ans, elle s’était droguée pendant une courte période. J’ai ajouté que tout le monde le fait à cet âge, en souriant, comme un imbécile, mais j’étais seul à trouver ça drôle : ça ne les a pas fait rire du tout. Les conneries de jeunesse, ce n’était pas leur genre, apparemment. Ça a duré des heures, dans une pièce sinistre, et ils n’arrêtaient pas d’entrer et de sortir. Je me serais cru dans une des séries policières de la BBC que j’apprécie et qu’Emily déteste. Pourtant… je n’ai pas eu le sentiment qu’ils me soupçonnaient sérieusement. Pour être honnête, il me semble qu’ils ne croient pas vraiment qu’il lui soit arrivé quelque chose. Je ne vois pas ce qui leur permet d’avoir une opinion sur nous ou notre mariage, mais pour eux, manifestement, elle s’est barrée sur un coup de tête. Ils n’arrêtaient pas de dire : “En l’absence de cadavre, en l’absence de trace d’acte criminel...” Et je n’avais qu’une envie, leur crier : “Et l’absence d’Emily ?!”
– Oui, bien sûr, et alors ? » J’étais suspendue à ses lèvres, tout en me faisant la réflexion que sa remarque sur le fait que les séries télévisées policières n’étaient pas du goût de sa femme était la première critique que je l’entendais formuler sur elle. Elle, en revanche, en avait exprimé beaucoup sur lui : il ne l’écoutait pas, la dépréciait continuellement. Chaque habitante de notre ville aurait pu en dire autant de son mari – ou moi de Davis.
Quelques jours plus tard, l’inspectrice Meany m’a appelée. Heureusement que Sean m’avait prévenue pour son nom ; ça m’a évité de ricaner ou de faire une remarque idiote quand elle s’est présentée. Elle m’a proposé de venir à leur bureau à l’heure qui me convenait, qu’ils s’adapteraient à mon emploi du temps. C’était gentil, mais le ton qu’elle a employé en faisant référence à mon emploi du temps m’a paru légèrement ironique.
Je suis allée au commissariat après avoir déposé Miles. Pour tout avouer, j’étais nerveuse. J’avais l’impression que tout le monde m’observait comme si j’avais commis un délit.
L’inspectrice et son collègue Fortas m’ont posé certaines questions qu’ils avaient déjà posées à Sean. Ils voulaient surtout savoir si Emily était malheureuse. Tout au long de notre discussion, le jeune Fortas a gardé les yeux rivés sur l’écran de son portable, et à deux reprises, il a envoyé un SMS qui, à l’évidence, n’avait aucun lien avec moi.
Je leur ai affirmé : « Elle adore la vie qu’elle mène. Jamais elle n’agirait de cette façon. Cette mère de famille irréprochable disparaît et vous ne faites rien ? » Pourquoi étais-je seule à soutenir mon amie ? Pourquoi son mari n’avait-il pas eu le même discours ? Peut-être parce qu’il est Anglais, trop poli. Ou qu’il ne se sent pas dans son pays ici. Mais je m’avance peut-être.
M. Fortas a conclu par cette phrase, comme s’il me faisait une énorme faveur : « Entendu. On va voir ce qu’on peut faire. »
Au cours du week-end, ils se sont présentés au domicile de Sean et ont demandé à jeter un coup d’œil. Heureusement, Nicky était chez moi (il était venu jouer avec Miles) et Sean les a laissés entrer. D’après lui, leur fouille a été rapide et superficielle. On aurait cru des agents immobiliers ou des clients intéressés par l’achat de la maison. Ils lui ont demandé des photos d’Emily. Il a rassemblé quelques clichés qu’il leur a confiés – après m’avoir appelée ; je lui ai conseillé de ne pas donner ceux où l’on voyait Nicky, et il a admis que c’était en effet une bonne idée.
À nous deux, nous avons donné aux inspecteurs une description détaillée d’Emily : le tatouage sur son poignet, la couleur de ses cheveux, sa bague en diamants et saphirs. En l’évoquant, Sean n’a pu retenir ses larmes. Je me suis retenue de mentionner son parfum. Ce n’est pas ce qu’on raconte à un policier qui recherche une personne disparue. Lilas ? Lis ? Religieuses italiennes ? Merci pour votre aide, madame, on vous rappellera si on a besoin de vous.


La boîte qui emploie Emily a fini par se réveiller. Ce long silence n’était pas très surprenant : c’est elle le porte-parole de Dennis Nylon Inc, et en son absence, personne ne sait comment communiquer.
Son patron avait pris ce nom pendant sa folle jeunesse, dans les années 1970, à ses débuts. Après avoir été styliste de mode punk, il est devenu un grand couturier célèbre dans le monde entier. Il est passé au journal télévisé, vêtu de son emblématique costume noir cintré unisexe, et a déclaré que sa maison s’engageait à coopérer avec les forces de police pour les aider à localiser sa fidèle collaboratrice et amie chère. Il portait une cravate avec le logo de sa marque, ce qui – à mes yeux – était plutôt vulgaire, mais je suis peut-être la seule à l’avoir remarqué.
Il a dit exactement : « pour savoir ce qui est arrivé à Emily Nelson ». Il semblait persuadé qu’il lui était arrivé quelque chose, et ça m’a donné la chair de poule. Un numéro à composer si l’on avait des informations s’est affiché au bas de l’écran. On se serait cru dans une émission de téléachat, avec tous les détails pour commander sa cravate. Quoi qu’il en soit, cette intervention à l’écran a attiré l’attention sur l’affaire, au moins momentanément.
J’ai su, par les inspecteurs, que sa société avait fait une substantielle donation à la police afin d’encourager les enquêteurs à se démener. Elle s’est également engagée à imprimer des prospectus et à les distribuer dans les environs. Elle a affrété un bus, qu’elle a rempli de stagiaires ; pendant une journée, la ville a été envahie de jeunes gens androgynes et maigrichons, à la coupe de cheveux asymétrique, vêtus d’un costume près du corps, les bras chargés de prospectus, d’agrafeuses pour les poteaux télégraphiques et de scotch double face pour les vitrines de magasins. AVEZ-VOUS VU CETTE FEMME ? Moi-même, je n’aurais su dire si elle m’était familière, tant le portrait en gros plan de cette Emily très élégante, maquillée, au brushing impeccable, le grain de beauté effacé sur Photoshop, ressemblait peu à mon amie. Je ne crois pas que je l’aurais reconnue. Voir sa photo partout m’a bouleversée et réconfortée ; ce rappel à chaque coin de rue qu’elle n’était plus là était perturbant, mais aussi rassurant : c’était la preuve qu’on agissait.
Je ne sais ce qui a poussé les inspecteurs Meany et Fortas à décoller leur derrière de leur chaise assez longtemps, mais ils ont pris contact avec les techniciens chargés du visionnement des caméras de télésurveillance et ont remonté la piste d’Emily jusqu’à l’aéroport JFK. Elle a bien embrassé Sean devant le terminal quand ils se sont séparés, mais n’a pas franchi le comptoir d’enregistrement du vol à destination de San Francisco pour lequel elle avait réservé un billet.
Sean et moi n’avions aucune idée de ce qu’elle avait l’intention de faire en Californie. Pour lui, il allait de soi qu’elle était en route pour New York ; elle l’avait accompagné en taxi jusqu’à l’aéroport pour lui dire au revoir avant de passer au bureau et de partir en déplacement. Ses collègues n’avaient pas non plus été informés d’un voyage sur la côte ouest.
Elle avait été filmée en train de sortir du terminal, puis de se présenter au guichet d’une compagnie de location de voitures, où elle a pris le premier modèle qu’on lui a présenté, une berline Kia quatre-portes blanche. Les policiers ont interrogé l’employé, qui ne se souvenait de rien à part qu’elle avait catégoriquement refusé l’option GPS ; cela ne l’avait pas surpris car de nombreux clients ne souhaitent pas payer un supplément pour un système de navigation dont ils disposent déjà sur leur téléphone.
Cela me paraissait cohérent : Emily a le sens de l’orientation. Chaque fois que nous nous déplaçons, même pour aller à la piscine, je conduis et elle me pilote en consultant l’itinéraire sur son portable. Elle sait se débrouiller s’il y a de la circulation, bien que dans notre agglomération, ce soit très rare, sauf pour se rendre à la gare aux heures de pointe. Ce qui ne m’arrive jamais, contrairement à elle, qui fait le trajet cinq jours par semaine.
Où s’est-elle rendue dans cette voiture ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas appelée ou envoyé un texto ?
La bonne nouvelle, c’est que ces fins limiers ont appris que la société de location de voitures possède un abonnement au télépéage pour tous ses véhicules ; sa voiture est sortie de l’autoroute de Pennsylvanie à un peu plus de deux cents kilomètres à l’ouest de Manhattan. La mauvaise nouvelle, c’est qu’ensuite, ils l’ont perdue. Il semble qu’elle ait quitté la quatre-voies pour emprunter des routes secondaires ; ensuite, elle s’est probablement débarrassée de son téléphone et a disparu des radars.
Nous avons demandé aux inspecteurs d’alerter la police locale et fédérale près du dernier endroit où elle a été repérée, mais ils l’avaient déjà fait. Si elle avait pris la poudre d’escampette, elle pouvait être n’importe où. Sur ces petites routes, il y a d’innombrables zones blanches. Il faudrait attendre de nouvelles pistes.
Zones blanches. Ces deux mots m’ont fait froid dans le dos.


La surprise suivante a été qu’Emily avait retiré deux mille dollars en liquide sur son compte. Il y avait donc fort à parier qu’elle prévoyait de partir loin.
Il est impossible de retirer une telle somme d’un distributeur, en tout cas dans notre ville. Les policiers nous ont appris que les enregistrements en circuit fermé de l’agence bancaire la montraient au guichet, seule, plusieurs jours de suite. On pouvait donc envisager (en tout cas moi, qui suis si parano) qu’un criminel ou un pirate de la route l’ait attendue dehors après l’avoir menacée de s’en prendre à elle ou à sa famille si elle appelait à l’aide. Je ne comprends pas que les enquêteurs n’aient pas pris ce scénario au sérieux. Ils ne regardent donc pas les infos ? Pratiquement tous les jours, des mères de famille innocentes se font kidnapper dans des parkings.
Sean a prévenu son employeur qu’il ne pourrait partir en déplacement tant que sa femme n’aurait pas été localisée. Il a proposé de prendre un congé sans solde, mais ses supérieurs se sont montrés compréhensifs et l’ont passé à mi-temps. Ils vont lui confier un projet dans les environs afin qu’il puisse travailler de chez lui avec seulement quelques allers-retours ponctuels à New York.
Il s’occupe beaucoup de Nicky, est très attentionné avec lui. C’est beau à voir. Il l’amène à l’école le matin et va le chercher tous les après-midi. Il prend fréquemment rendez-vous avec Mme Kerry, en partie pour la tenir informée des progrès de l’enquête, même si elle sait probablement déjà tout, ou du moins les principaux détails.
Au début, il y a eu pas mal de battage, grâce – en grande partie, à mon avis – à Dennis Nylon. Une mère de famille du Connecticut a disparu ! Sean, le courageux mari au comble de l’angoisse, est passé lui aussi au bulletin d’information pour demander aux personnes qui auraient pu voir Emily de se mettre en contact avec les autorités. Il a été très convaincant et je suis certaine que tout le monde l’a cru. Mais c’était sur une chaîne locale, et le sujet avait déjà perdu de son impact par rapport à la séquence choc de Dennis Nylon.
À partir du moment où ils ont établi qu’Emily avait loué une voiture et effectué un important retrait d’argent liquide, les policiers ont privilégié l’hypothèse d’un départ volontaire. L’intérêt des médias a progressivement diminué, les journalistes sont passés à d’autres événements : l’alibi du mari tenait, il n’y avait pas de nouveaux indices, pas de pistes, de preuves, et toujours aucune nouvelle d’elle.
Si Nicky n’a pas craqué, c’est grâce à nous. Son père et moi nous soutenons mutuellement, et nos fils jouent très souvent ensemble. J’ai indiqué à Sean le nom du psychologue que j’avais consulté pour Miles après le décès de son père et de son oncle, car à l’époque, il jouait sans arrêt à cache-cache dans des lieux publics et s’amusait de me voir folle d’inquiétude. Ce thérapeute m’avait appris que beaucoup d’enfants jouent à cela parce qu’ils testent leurs parents en permanence ; c’est pour eux une façon d’apprendre. Je ne devais pas imputer ce comportement aux événements tragiques qui venaient de se dérouler, même si, bien entendu, ils représentaient un traumatisme réel. Il m’avait recommandé de demander calmement à Miles d’arrêter et qu’il le ferait car mon fils avait conscience de ses actes. Ces paroles m’avaient fait du bien. De la même façon, j’aime sentir qu’avec Sean, nous faisons tout pour rendre la vie de Nicky plus douce, même si nous savons que ce n’est pas simple.
Miles avait cessé de se cacher, et maintenant, je me dis que Nicky va tenir le coup. Nous allons nous sortir ensemble de cette épreuve.
Nous l’avons tenu à l’écart des journalistes. Son portrait n’est jamais apparu avec ceux de ses parents ; au début, lorsque Sean avait des entretiens avec les journalistes et les policiers, il restait chez moi.
La voiture n’a pas été retrouvée. Sean a dû remplir une tonne de paperasses pour qu’Emily soit déclarée officiellement disparue et que le contrat de location soit annulé. Je pense qu’il s’est fait aider par le service juridique de son entreprise.
Lui et moi formons une équipe, dont la mission est d’assurer le bien-être de Nicky. Nous avons de longues discussions lorsqu’il l’amène pour jouer avec Miles, ou devant l’école en fin de journée. Je le soutiens et je le pousse à insister auprès de la police pour que les recherches se poursuivent. Nous sommes tous les deux d’avis qu’il est beaucoup trop tôt pour révéler à Nicky qu’il est peut-être arrivé malheur à sa mère, ou même pour évoquer cette éventualité. Il posera la question quand il voudra savoir, et nous lui répondrons qu’il y a de l’espoir.
Jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus.
Avant la disparition d’Emily, je n’avais pas eu l’occasion de passer du temps avec Sean. Si Davis avait été encore de ce monde, nous aurions pu devenir deux couples d’amis, les recevoir à dîner. Mais il avait perdu la vie depuis deux ans au moment où j’ai rencontré Emily. Comme Sean était sans arrêt absent pour son travail, mon amitié avec Emily s’est centrée sur notre rôle de mère.
Je sais que cela paraît difficile à croire aujourd’hui, mais je ne l’appréciais pas beaucoup. Il me faisait l’effet d’un Anglais bourgeois, snob, décidé à conquérir le monde. Grand, beau, sûr de lui : pas du tout mon type. À part qu’il travaille dans la branche « immobilier international » d’un important cabinet d’investissement de Wall Street, j’ignore quelle est sa fonction exacte.
C’est réconfortant de découvrir que quelqu’un est plus sympathique qu’on l’imaginait. Bien sûr, en ce qui le concerne, j’aurais préféré m’en rendre compte sans qu’Emily disparaisse.
Elle se plaignait fréquemment de lui : il était peu présent, la laissait s’occuper seule de leur fils, sous-estimait son intelligence, la reprenait, lui reprochait d’être irresponsable. Il ne tenait absolument pas compte de tout ce qu’elle faisait et minimisait sa contribution, tant sur le plan de l’éducation de Nicky que de leurs finances. Elle aimait lire ; lui, se planter devant la télévision. Elle se disait parfois (et ne me le confiait qu’après le deuxième verre de vin) qu’il était moins brillant qu’il pensait l’être. Moins brillant que ce qu’elle imaginait au début.
Sur le plan sexuel, en revanche, c’était le pied, selon elle. Le super-pied. Cela rendait tout le reste moins grave. Cette vie amoureuse épanouissante était un autre aspect de la vie parfaite de ma meilleure amie que j’essayais de ne pas lui envier.
À l’entendre, il ne la trompait pas, ne buvait pas, n’était ni joueur ni violent, n’avait aucun défaut des mauvais maris. À dire vrai, cela ne me déplaisait pas qu’elle critique un peu son mariage. J’ai aimé Davis de tout mon cœur, il me manque chaque jour, mais on ne peut pas dire que nous n’avons pas eu de problèmes. C’est vrai de tous les couples, et l’arrivée d’un enfant, à quoi s’ajoute le stress de son éducation, n’arrange rien.
Avec Davis, je me sentais souvent stupide, même si j’étais sûre – presque sûre – qu’il ne le faisait pas exprès. Il était très calé en architecture et en design, et avait une opinion sur tout. À tel point que dans les boutiques, je n’osais pas dire que j’aimais ceci ou pas cela, car je redoutais son regard offusqué (involontaire, je le savais) s’il n’était pas d’accord. C’était presque toujours le cas, et cela devenait franchement pénible.
Je l’ai souvent écrit dans mon blog, être veuve signifie qu’à moins de s’inscrire à un groupe de soutien – ce que je n’ai jamais fait, bien que je puisse comprendre leur utilité –, aucune des épouses que je croise ne me parle de son mari, pas même pour émettre des griefs. Je suppose qu’elles ne veulent pas me faire de la peine parce que je n’en ai plus. Comme si j’avais besoin qu’elles se plaignent des ronflements de leur époux pour que Davis me manque…
La conversation que j’avais eue avec Sean quand il était en Angleterre, lorsqu’Emily n’était pas venue récupérer Nicky, m’avait contrariée. Au son de sa voix, je l’avais senti non seulement endormi, mais aussi agacé. Désolée de vous réveiller, mais voilà, votre femme a disparu ! Apparemment, il ne me reconnaissait pas, tout en faisait mine, à sa façon faussement polie, si britannique, du contraire. Oh, Stephanie, oui, bien sûr... J’avais eu l’impression qu’il ne se souvenait pas m’avoir rencontrée, ce qui n’était pas très flatteur. J’ai remarqué que les gens (les hommes, en général, mais pas uniquement) ont tendance à ne pas distinguer une mère de famille d’une autre, peut-être parce qu’en fait, ils ne voient que la poussette. Lorsqu’il m’avait répondu qu’Emily avait prévu de s’absenter quelques jours pour son travail, il l’avait fait sur un ton qui sous-entendait que c’était moi l’irresponsable. C’était seulement à son retour qu’il avait pris la situation au sérieux, en constatant qu’elle n’était pas là, et alors il était venu directement à la maison. Je l’ai écrit dans mon blog : lorsque je les ai vus ensemble, Nicky et lui, l’absence d’Emily a pris une autre dimension pour moi.
Ce que je ne n’ai pas écrit dans mon blog, c’est qu’il était beaucoup plus grand et bien plus beau que dans mon souvenir. Pour être franche, j’ai eu un peu honte de le remarquer.
D’après lui, elle devait être dans le Minnesota ; ensuite, il s’est demandé si elle n’avait pas parlé de Milwaukee. « Désolé, je suis Anglais. » Voulait-il dire qu’il ne fallait pas espérer de lui qu’il fasse la différence entre deux lieux du Midwest commençant par un M ? J’ai eu l’impression qu’il sortait cette phrase chaque fois qu’il ne prêtait pas attention à ce qu’on lui disait. Elle était quelque part dont l’initiale était un M, mais ne savait pas où.
Tout ça pour dire que je ne m’attendais pas à le trouver sympathique. Depuis que mon amie n’est plus là, il est remonté dans mon estime et notre relation est beaucoup plus cordiale. J’aime discuter avec lui de Nicky, sentir qu’il me fait suffisamment confiance pour solliciter mon avis à propos du moral de son fils, et sur ce qu’il convient de lui dire. Je le prends comme un compliment : cela signifie sans doute qu’il apprécie la façon dont j’élève Miles.
C’est assez excitant d’être ainsi dans un état de connivence et d’harmonie parfaite avec un très beau papa. Ce qui l’est moins, c’est qu’il ne s’agit pas de n’importe quel charmant célibataire, mais du mari de ma meilleure amie, toujours introuvable.
Si je veux me regarder dans la glace et me considérer comme un être humain digne de ce nom et non comme un monstre, je vais devoir tout faire pour combattre et même nier l’existence de cette étincelle entre nous, et c’est tout aussi excitant, d’une certaine façon. Je suis confrontée à un dilemme, sur un sujet qu’il est impossible d’aborder dans un blog si l’on a un minimum la tête sur les épaules.
C’est sans doute pour cela que je n’arrête pas de me remémorer le jour où Chris est arrivé chez ma mère. Être avec Sean me rappelle le jour où mon demi-frère est entré dans ma vie. Il y a ce même choc de l’attirance pour la mauvaise personne. La très mauvaise personne. Le même frisson d’excitation à l’état pur.
Hier, le jeune marié de la photo de noces de mes parents. Aujourd’hui, le mari de mon amie disparue. Je ne les aurais pas choisis, mais c’est comme ça. Est-ce que cela fait de moi une perverse, une criminelle ? Ou simplement une méchante ?